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Voyage au bout de la Soie (6)

 

Un peu plus de vingt-quatre heures passées à Dushambé nous auront permis de nous refaire une beauté, et une santé. C’était plus que nécessaire, après le trajet éprouvant entre Khorog et la capitale, entassés dans un véhicule poussiéreux. Douze heures sur des pistes, se transformant en routes asphaltées tandis que nous progressons vers l’ouest. Nous faisons nos adieux aux sommets du Pamir et à la frontière afghane. Au loin, des chars d’assaut immobiles dans un nuage de poussière. Telle est une des dernières visions que nous aurons de ce pays. Le long trajet est également l’occasion d’échanger avec les passagers qui partagent la course avec nous. L’une d’elle est étudiante à l’université de Khorog, elle parle parfaitement anglais. Bien mieux que nous la langue de son peuple ! Cette jeune fille a une vingtaine d’année, tout au plus. Elle resplendit par sa beauté, sa fraîcheur, et par ses rêves pour l’avenir de son pays, qu’elle lie intimement au sien. Son esprit est brillant, de tout évidence, et elle devrait être retenue prochainement pour être jeune fille au pair dans une riche famille londonienne ou new-yorkaise. Ce qui n’est qu’un petit boulot d’été pour les étudiants de nos sociétés semble être pour elle le rêve d’une vie, le tremplin vers un avenir meilleur. Ses convictions forcent le respect, alors qu’elle nous explique qu’elle compte bien revenir au Tadjikistan par la suite, pour y apporter les connaissances et le savoir-faire qu’elle compte acquérir pendant son cursus. Je repense à elle aujourd’hui, et l’espère confinée dans un bel appartement d’une capitale anglophone, loin des siens, mais proche de réaliser les rêves de sa jeunesse. Nous arrivons finalement bien après la tombée de la nuit. Bord de boulevard urbain démesuré, mal éclairé. Terminus, tout le monde descend. Les sacs empilés sur le toit ont bien pris la poussière, ils vous remercient. Échange de liasses de billets, et nous voilà repartis sur les trottoirs de l’aventure, nous glissant bientôt dans un taxi, qui ne nous demandera guère plus que le prix d’un café français pour nous conduire à bon port. Nous jouons ensuite les VIP dans un hôtel cossu du quartier diplomatique, et lavons nos affaires crasseuses dans le bac de douche en marbre. Une de mes activités préférées à l’étranger !

 

Après une nuit réparatrice, et un petit déjeuner pantagruélique (ainsi que totalement dépourvu de mouton bouilli), les routes de l’aventure nous sont à nouveau grande ouvertes. Nous prenons la direction du Nord, vers la ville ancienne d’Istaravshan, que nous avions identifiée comme une étape intéressante sur notre route vers les Monts Fans. Nous y passerons une journée délicieuse autant qu’insolite, et ce qui ne devait être qu’une halte touristique s’est finalement transformée en expérience sociale unique. Notre chauffeur du jour est courtois, efficace, et met un point d’honneur à ne pas dépasser les cinquante kilomètres par heure. Éloge de la lenteur. La conduite sportive d’Abdu me manque ! Nous arrivons finalement sur un parking sans charme, dans les faubourgs de la ville, proche du Grand Bazar. Quartier libre les enfants, rendez-vous dans quelques heures, et d’ici là, amusez-vous bien ! A peine le temps de nous retourner, notre chauffeur s’est déjà dissous dans le flot de badauds. Nous sommes désormais livrés à nous-mêmes, et à notre soif d’exploration.

 

Istaravshan est séparée en deux zones bien distinctes, la partie ancienne de la ville, censée être la plus remarquable, occupant une proéminence située à l’écart du cœur moderne et vivant. Nos déambulations nous feront découvrir les rues tortueuses, pavées de pierres irrégulières et traversées de canalisations à l’air libre. Au détour de telle ou telle venelle, surgit une mosquée vieille de plusieurs siècles, une école coranique fraîchement restaurée, ou d’improbables amoncellements d’habitations biscornues, aux fenêtres dépourvues de vitres. Nous sommes les seuls visiteurs, dans un pays épargné par le tourisme de masse, et une ville située à l’écart des grandes zones d’intérêt du pays. Notre présence ne passe pas longtemps inaperçue, et nous sommes rapidement escortés par une nuée d’enfants. C’est l’heure de la sortie des classes, et notre polaroïd offre un divertissement infiniment supérieur à la perspective de regagner directement le domicile familial ! Les réserves de plaques photosensibles en prennent un coup, et pour la meilleure des causes ! J’en profite pour croquer quelques portraits espiègles. Ces gamins sont insatiables, ébouriffants de vie, ils explosent de rires, veulent nous emmener partout ! Ils n’attendent rien d’autre de notre rencontre que la curiosité que suscite l’inconnu, et la joie authentique que procure le partage d’un sourire. Lucie me sauve finalement du sort de Gulliver, le Bazar nous attend !

 

Le marché d’Istaravshan est un des plus conséquents que nous aurons eu la chance de visiter. Il est divisé en plusieurs sections distinctes, selon les biens que vendent les chalands. Sous une halle immense, dont le toit ne laisse filtrer que quelques rais de lumière, des tables croulent sous les biens manufacturés et les produits d’importation. Les détaillants de miel épais et d’huiles aux reflets dorés baignent dans l’odeur de froment qui se dégage de l’échoppe du boulanger voisin. Derrière des montagnes de sucre cristallisé, de flots de figues et d’autres fruits séchés, veillant sur des rivières de sucreries suremballées, des femmes profondément ridées nous regardent passer, impassibles.   Les vendeurs de fruits et légumes frais par jour côtoient les étals de graines de toutes formes. Certaines semblent venues d’une autre planète, et nous n’aurions pas assez de toute une vie pour apprendre à manier toutes les épices qui ornent les étals. A quelques pas, les odeurs tenaces de l’allée des bouchers feraient défaillir un inspecteur des services vétérinaires, tandis que celle des fromagers n’a rien à envier à nos traditions ! De rares magasins vendent de l’alcool. Les bouteilles aux étiquettes alambiquées, venues d’Europe de l’Est ou de Russie, semblent faire la fierté de leurs revendeurs. Lucie, et sa témérité œnologique, s’en donnent à cœur joie. Nous délaissons poliment les sodas et autres « pur jus » qu’on nous propose, préférant l’eau purifiée des torrents et des rivières ! Dans certains districts, il est impossible de progresser sans nous faire alpaguer amicalement par les passants et les commerçants. Ces gens-là ne veulent rien nous vendre, mais ils tiennent absolument à nous saluer, à échanger quelques mots avec nous, à nous offrir quelques fruits ou friandises. « Zidane », « Je vous aime » et « Charles de Gaulle » sont de bons clients, dans cette tour de Babel débordant de vie et de couleurs. Une fois encore, le polaroïd et mon boîtier font fureur. Cette visite nous laissera un des souvenirs les plus pittoresques de ce voyage, et quelques-uns des plus beaux portraits.

 

Les lumières commencent à se teinter d’or, et la fin du jour approche. L’heure pour nous de regagner notre carrosse, avant que nos chaussures à la gomme fatiguée ne se transforment en souliers de vair. Ce qui serait nettement moins pratique pour ce qui nous attend dans les jours à venir. Mais je digresse à nouveau. Reconnaissez tout de même, que, sans digression, ce récit pourrait ressembler à : « on a pris la voiture avec un type / on a visité des trucs vieux avec des enfants / on a acheté de quoi bouffer le soir / on a repris la voiture avec le même type et on est repartis ».

Cela serait plus court à écrire, à lire, mais peut-être moins « transportant ».

 

Car c’est bien de transport, dont il s’agit, avec encore quelques heures de route jusqu’à atteindre notre havre pour la nuit, situé dans la ville frontalière de Pendjikent. Située à quelques kilomètres de la frontière ouzbèke, cette ville a connu splendeur et décadence au cours de sa longue histoire. Il faudrait un livre entier pour vous détailler la chronologie de l’occupation humaine dans cette région, comme en témoignent les ruines en cours d’excavation proches de la nouvelle ville. Nous irons nous y recueillir silencieusement, muets et interdits devant les millénaires qui nous séparent de ces constructions, et de la civilisation florissante qui les a édifiées. Vertige de la (très) grande Histoire. Aujourd’hui, victime de la géopolitique régionale, la ville peine à se remettre de la fermeture prolongée de la frontière avec l’Ouzbékistan. Le point de passage prospère était tombé dans l’oubli et la ruine à laquelle le condamnait sa situation excentrée, au bout d’une route devenue sans issue. La frontière en question n’est à nouveau ouverte que depuis peu, et les emplois, comme les touristes, commencent à revenir dans la région.

 

Des quelques jours passés dans cette ville, nous garderons de nombreux souvenirs. L’image la plus forte qui me restera de cette ville en reconstruction, qui pourrait paraître sans âme pour qui la traverserait sans prêter attention, est solitaire. Lucie est fatiguée, elle est rentrée se reposer à la pension familiale qui nous accueille. Seul, je finis d’arpenter les travées du marché de la ville, ceint par les murs d’un ancien caravansérail. Au-dessus de ma tête, quelques tables sont disposées, dominant les échoppes et les allées bondées. C’est l’heure du déjeuner, et je m’attable, convive solitaire d’une table qui m’attendait. L’air de ce milieu de journée est tiède, un souffle d’air frais me fait frissonner, alors qu’une femme aux yeux clairs s’approche d’un pas dynamique. Quelques mots d’anglais et autant de mimes permettent de faire comprendre que je me prêterai volontiers au jeu de la découverte, mais que je suis aussi prêt à faire une croix sur le mouton bouilli ! Quelques instants plus tard, me voilà comblé par plus de nourriture qu’il n’en fallait pour satisfaire mon appétit, et un sourire si généreux qu’il éclipse la vue sur les montagnes environnantes.  Chaque met est délicieux, et les joueurs de cartes de la table qui jouxte la mienne s’interrompent pour partager avec moi leur dessert. Je n’ai rien à leur offrir que quelques pièces, mais ce n’est pas ce qu’ils sont venus chercher. Armé de toute la gratitude dont je suis capable, je savoure l’instant, qui semble infini.

Et si, finalement, le bonheur ce n’était pas plus compliqué qu’un souffle d’air frais, et quelques fruits partagés ?

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