· 

Voyage au bout de la Soie (7)

 

 

Un certain jour, à la fin de l’été. La tente est plantée au bord d’un lac étincelant. La brise qui balaie le plateau d’altitude brouille le reflet des glaciers environnants. L’endroit est calme, abrité des vents dominants par des collines ornées de buissons. Dans la tente, la voyageuse épuisée dort du sommeil des justes. Il faut dire que les derniers jours, depuis le départ de Pendjikent, n’ont pas été de tout repos. 

 

Pour rejoindre les dépressions isolées des monts Fans, nous avons dû renoncer au confort et à la flexibilité des voitures avec chauffeur. A nous le frisson des taxis collectifs, qui jouent les cordons ombilicaux entre l’économie pastorale des hautes vallées et l’axe routier Douchanbé – Pendjikent. Nous changeons toutes nos habitudes, et acceptons de bon cœur de troquer les départs aux aurores pour un rendez-vous dans l’après-midi. Le véhicule se remplit peu à peu. Comme d’habitude, nous sommes les seuls occidentaux. Derrière nous, une quinzaine d’hommes et de femmes s’entasse sur les banquettes éventrées d’un vénérable utilitaire. Le coffre déborde d’objets hétéroclites, dont bien peu semblent en état de fonctionnement. Le trajet est rythmé par les déposes et les embarquements sauvages, au fil de la route. Le tenancier d’une des seules station-essence refuse qu’on le paie pour le demi-litre qui alimentera notre réchaud dans les montagnes. Ici, tout le monde se connaît. Dans cet habitacle confiné, la bonne distance sociale est celle qui permet d’être assis sur les genoux de son voisin. Les plus hardis risquent quelques mots d’anglais. Ainsi se succèdent lentement les hameaux, tandis que nous nous élevons au-dessus de la vallée principale. Combien d’heures pour quelques dizaines de kilomètres poussiéreux ? Le jour décroît inexorablement, alors que nous avons estimé à deux ou trois heures le temps de marche pour rejoindre un emplacement plat et proche d’un cours d’eau. Nous arriverons finalement à la nuit tombée dans le village où habite Cher, le chauffeur du taxi. Hors de question de nous laisser braver la nuit sur les sentiers déserts. Ce soir, nous serons ses invités !

 

Les murs de pisé d’une grande bâtisse sur les hauteurs du village ont remplacé les parois de bois et de toile des yourtes pamiris. Plusieurs générations vivent sous dans cette maison, dont Cher semble être le patriarche. Une ribambelle d’enfants jaillit des différentes pièces. Nous nous retrouvons bientôt attablés autour d’une table chargée de victuailles. On perce une jarre de jus de cerises. Les assiettes se remplissent à ne plus pouvoir rien avaler. Surtout, ne pas tomber dans le piège du pain ! Lucie cale rapidement, le teint blême, sous les tubes cathodiques poussifs d’une télévision d’un autre âge. Le seul fils de Cher est à l’honneur, volant la vedette à ses sœurs, sous l’œil attendri de son père. Il est fier de nous détailler ses livres d’école, et quelques noms d’animaux viennent enrichir notre vocabulaire. Cher nous entrainera même jusqu’à l’étable. Il semble aussi fier de nous présenter son cheval à la musculature puissante, que de faire montre de l’agilité de son fils le montant a cru. Cette soirée n’est qu’un enchaînement d’échanges simples et vrais, tous frappés du sceau d’une hospitalité authentique. Nous tâchons de laisser quelques somonis* pour payer notre pitance. Si Cher les accepte à contrecœur, nous sentons bien que ce n’est pas le propos. Notre gratitude et nos sourires sont tout ce qu’il paraissait espérer en nous ouvrant les portes de son foyer.

 

Notre histoire de famille s’achèvera sur le bord de la piste, le jour à peine levé, tandis que nous reprenons le fil des aventures prévues. Plusieurs heures de marche sur un sentier de bonne qualité nous font remonter le cours d’un torrent. Les pâturages verdoyants succèdent aux canyons sculptés par l’érosion. La récompense à l’issue de la dernière montée est à la hauteur de nos efforts. Les hauts sommets enneigés encerclent un replat où se sont formés plusieurs lacs de fonte. Les eaux glaciaires, chargées d’alluvions nous font l’image de lapis-lazulis incrustés dans un écrin minéral. Nous arrachant à nos rêveries, des éclats de voix fusent ! Les bergers du coin sont nettement moins avenants que ce à quoi nous nous sommes habitués... Quelques instants plus tard, des chiens massifs nous prennent en chasse. J’ignorais que Cerbère était en charge de la garde de ce coin de paradis. Je tâche de les maintenir à distance, un bâton dérisoire et une pierre à la main. A quelques jours du retour, le voyage pourrait bien prendre un très mauvais tournant ! Ils décideront d’en rester là, nous sommes sortis du périmètre de côte lacustre qu’ils défendent. Nous serons quitte pour une belle frayeur.

 

Les quelques instants qui précèdent le début de ce récit viendront couronner le mordant de cette course-poursuite. Le réchaud à essence nous fait faux bond. Une fuite embrase l’ensemble, brûleur et raccord flexible. Les flammes nauséabondes montent haut et fort ! Fermeture de la valve en catastrophe, les mains imbibées du liquide inflammable. Nous sommes saufs, mais l’objet est inutilisable. Il n’y a quasiment pas de bois digne de ce nom sur ces étendues désolées, à peine de quoi griller quelques graines de sarrasin pour les rendre un peu plus sapides. Nos repas chauds du jour viennent de partir en fumée. Lucie capitule et va se rouler en boule sous la tente, me laissant le loisir de l’exploration solitaire des environs.

 

 

Quelques heures après mon départ du campement. Lucie ouvre péniblement les yeux. Combien de temps a-t-elle dormi ? Somnolé serait plus juste. On l’appelle à l’extérieur de la tente. Je me tiens devant elle, fier comme Artaban, tenait au bout d’un licol de corde élimée une providentielle mule. Lucie n’en revient pas. Elle est sûrement encore en train de rêver.

 

-       Mais qu’est ce que c’est que ça ??

-       Ben, c’est une mule ! Et j’ai trouvé un repas chaud pour ce soir. Faut juste qu’on range la tente, et qu’on charge les sacs sur la mule !

 

Nouveau regard ébahi. Je crois qu’elle se demande si je ne suis pas devenu fou. Si le retour en altitude ne me tape pas un peu sur la cervelle. Elle est habituée à mes fabulations et à mon imagination débordante, mais cette fois-ci, cette mule semble bien réelle. L’explication n’est pourtant pas si compliquée. Tandis que je jouais à Bilbo le hobbit au pays des aventuriers de l’arche perdue, les pieds trempés d’une traversée de torrent malheureuse, j’ai aperçu des tâches colorées, à l’extrémité opposée de la vallée. A côté du campement paissent des animaux de bâts, et deux hommes vêtus à la mode locale accompagnaient deux femmes blanches. Des Françaises ! Le lien se créée naturellement, et le guide tadjik parle français à la perfection. Je viens de faire la connaissance de « Bobo ». Ils marchent depuis plusieurs jours dans ces montagnes, dans une expédition semblable à celle que nous avons mené dans le Pamir quelques jours auparavant. Ce soir est leur dernière étape en altitude, avant de redescendre vers le village natal de Bobo le lendemain. Le même que celui où nous venons de passer la nuit ! Je raconte notre parcours, et nos mésaventures du jour. Il n’en fallait pas plus pour que le groupe ami nous propose la réunification des campements, et de partager leur repas chaud du soir. Bobo me confie une de ses mules pour aller chercher Lucie, à quarante minutes de marche d’ici. Quarante minutes, c’est sans compter sur le sale caractère de la mule, qui ne semble pas disposée à m’obéir, ni à traverser les cours d’eau à des endroits accessibles aux bipèdes ! Je finis par comprendre le mode d’emploi du mammifère obstiné, peu de temps avant que Bobo et ses clientes ne me rejoignent, inquiets de ne pas me voir revenir !

 

Le camp sera vite plié, puis remonté à côté du leur, sur une étendue d’herbe grasse. Leur lieu de villégiature est bien plus riche en bois de chauffe que le nôtre, et la soirée se terminera au son de mélodies tadjiks, autour d’un immense brasier, le cœur réchauffé par les braises et par les restes de vodka du groupe ! Nous ne remercierons jamais assez Bobo pour son accueil, et l’aide précieuse qu’il nous aura apportée dans l’organisation des derniers jours du voyage. Nos chemins se sépareront le lendemain, sur le seuil de sa maison. Immense, tout le confort moderne, douche chaude et miroirs au-dessus des lavabos en faïence ! En saison, il accueille ici les touristes aventureux qui se risquent jusque dans cette région proche de la frontière ouzbèke, bien loin des sentiers battus du tourisme de masse, plus proche du cœur battant de la culture locale.

 

Nous égrènerons les derniers jours dans les Fans au fil du chapelet de lacs qui ponctuent la vallée voisine des Seven Lakes. Très différente de la première, elle compte plusieurs villages, à proximité de chacun des lacs. D’obsidienne ou d’azur, démesuré ou de la taille d’une grosse mare, chacun a son identité propre. Les plus hauts n’ont pas été colonisés par l’homme, trop difficiles d’accès et loin des ressources de la vallée. Nous choisirons de planter la tente sur les rives du septième lac. Nos seuls voisins sont un groupe de femmes, accompagnées d’enfants, qui filent des bobines de laine colorées. Elles surveillent d’un œil distrait leur progéniture qui tente de nous faire les poches ! Nous prendrons cela pour de la curiosité mal placée, et regrettons de ne plus avoir de polaroïds pour satisfaire leur avidité de souvenirs ! Dernière soirée en pleine nature, avant d’entamer le périple de retour vers la vallée puis la capitale. Dernière soirée, avant de redescendre patiemment la route nourricière, saluant de bon cœur les habitants de la vallée. Dernière soirée au coin d’un foyer qui remplace le brûleur carbonisé du réchaud hors d’état de nuire. L’hospitalité et l’amitié témoignées par ceux que nous aurons croisés au cours de ce voyage nous aurons bien plus réchauffé le cœur que quelques brindilles difficilement glanées.

 

Ces voyages donnent la foi en l’espèce humaine. Ces moments viennent nourrir une soif inextinguible de découvertes et de rencontres. Ils compensent tous les inconforts, toutes les galères et les rares mauvais pas dans lesquels vous tomberez inévitablement. Ne faîtes pas une généralité des quelques personnes qui voudront tirer parti de votre présence pour adoucir un peu leurs conditions de vie difficiles. A leurs yeux, nous marchons dans des rues pavées de platine tandis que, sur Paris, de l’or tombe du ciel les jours de mauvais temps. Récupérer un peu de cette richesse, fut-ce par des moyens répréhensibles, n’est, à leurs yeux, qu’un juste retour des choses. Un peu plus d’équilibre dans un monde qui a cassé la balance de la répartition des richesses il y a bien longtemps. En voyageant de façon responsable, les yeux et le cœur ouvert, vous ne comblerez pas tous les fossés. Mais vous permettrez aux cultures de se rencontrer. De se rencontrer d’homme à homme, plutôt qu’au travers d’imaginaires médiatiques ou de photographies trop retouchées. De se rencontrer plutôt que de s’affronter. Et d’apporter ainsi un peu de nos richesses matérielles contre bien plus de trésors d’humanité.

 

 

 

* Monnaie locale

Écrire commentaire

Commentaires: 0