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Les Killis d'Amiet

 

Ils viennent d’arriver. Je leur ai dit de venir. Quand ils voudraient. Dès que possible. Quand ils pourraient, surtout. Dans pas trop longtemps. Je leur ai dit que j’étais inquiète.

Alors ils sont venus. Ils viennent d’arriver et je me dirige à leur rencontre, à l’entrée de notre service barricadé. Édouard m’accompagne. C’est un jeune infirmier. Il n’est dans le service que depuis quelques mois. Grand, le visage doux. Il avait des lunettes, au début, qu’il a troquées contre des lentilles il y a quelques semaines. Cela le change. Il ne travaille pas en réa depuis longtemps, mais il a vite compris « le truc ». Il est très bien avec les patients. Ses collègues l’apprécient. Il a l’air d’avoir la tête sur les épaules. Il ne joue pas les cow-boy. J’ignore à peu près tout de sa vie, jusqu’à son âge. Vingt-deux ans ? Vingt-trois peut-être ? L’autre jour, une petite mamie pensait qu’il était le docteur et moi l’infirmière, ou l’étudiante, je ne sais plus bien. La médecine a encore quelques longueurs de retard… Autant en rire, cela signifie peut-être que ne fais pas mes quarante ans tout neufs. La semaine dernière. En plein confinement. On a fêté ça en visio, avec ma bande de potes. Mon mari et mes gosses sont allés se confiner chez les beaux-parents. Cela a simplifié la cérémonie des cadeaux.

 

Qu’est-ce que j’ai foutu de la clef ? Ah oui. Y’a plus de clef, c’est un code désormais. Je ne risque pas de l’avoir prise, la clef. Première porte, elle donne directement sur la salle d’entretien. La « salle des familles » comme on dit. Drôle de nom, pour une pièce où le destin de ces familles vole en éclats sous nos mots. J’allume la lumière. Quelques fauteuils sont disposés autour d’une table basse. Un paquet de mouchoirs et quelques verres en plastique. Difficile de dire s’ils sont propres. Dans le doute, jetons-les. Je réajuste mon masque, range quelques cheveux qui dépassent. Un coup de gel sur les mains. Dernière inspection des lieux et échange de regard avec Édouard. La pièce est assez bien rangée, propre. Les murs sont borgnes. Certains de mes collègues ont le goût de la photo. Cela fait des mois qu’on doit en imprimer quelques-unes pour donner un peu de vie et de couleurs à cet endroit sinistre. « J’ai pas de crédits, les docteurs ! C’est la crise, vous savez ! », leur avait-on répondu. Et puis, l’autre crise avait commencé. Depuis, les photos…

 

Deuxième porte. Ils sont là. Deux personnes. Les deux enfants. La petite quarantaine. Il n’y a pas de mari, de ce que j’ai compris. Elle est assise sur une des chaises bancales, dans le couloir ouvert aux courants d’air. Lui fait les cent pas. Elle est voilée, complètement. Son visage rond cerne une paire d’yeux clairs. Métissage magnifique. Lui est plus « fatigué par la vie » comme on dit le métier. La clope, sûrement. Un boulot de nuit, un divorce, ou juste une mère sur le point de mourir. On ignore presque tout de la vie des gens qu’on reçoit sur le divan. Il accroche mon regard le premier. Échange de politesses, main sur le cœur. Je tends une main, puis me ravise. Foutu virus, on ne peut même plus serrer la main des gens avant que nos mots ne détruisent leur vie.

 

Je me présente. C’est moi qui les ai appelés ce matin. Je m’occupe de leur mère, avec le reste de l’équipe soignante. Édouard se présente à son tour. L’entretien commence toujours par les mêmes questions : « Qu’est-ce que vous savez ? Qu’est-ce que vous avez compris ? » Cela évite les bévues, de mettre les pieds dans un plat trop ou pas assez rempli. Le frère ne me lâche pas du retard. Il me fixe avec intensité, sans méchanceté, mais avec une intensité folle. Elle ne m’écoute pas. Elle est ailleurs. Je ne sais pas où elle se trouve, mais je sais qu’elle ne m’écoute pas. Elle vient de faire tomber son téléphone. Elle me fait répéter. Je vois bien, quand les gens ne m’écoutent pas. Ce n’est pas grave, ça arrive. Dans le jargon, on parle de « transe négative ». Je répète. Je réexplique, je refais l’histoire des trois dernières semaines. Il ne faut pas tourner autour du pot, et en même temps, il ne s’agit pas de les expédier. Il ne sert à rien de noyer le poisson sous une avalanche de détails jour par jour. Ils savent pourquoi ils sont là, moi aussi. L’exercice est délicat.

 

Je n’ai pas besoin d’en dire beaucoup. Elle se met à parler, tandis que lui se tait. Il serre les dents, les doigts enfoncés dans l’accoudoir du canapé. Elle parle de la vie d’avant. Des semaines qui ont précédé, de l’arrivée à l’hôpital. Elle revient sur les espoirs du début, les complications, les lendemains qui chantent et les nuits interminables à se demander si ce sera la dernière. Elle raconte la vie de sa mère, leur enfance en Algérie, les ménages, le départ du père. Elle explique comment elle avait fait pour se reconstruire, leur vie sans lui, leur vie à trois, puis à quatre, à cinq, à six. Un sourire vient éclairer son visage. Cette femme à l’agonie avait l’air d’être quelqu’un de bien. Je ne l’ai jamais connue, elle a toujours été intubée, depuis que je m’en occupe. Elle vante son amour pour ses petits-enfants, qui « étaient tout pour elle ». Elle ne les verra pas grandir. Comment leur expliquer ? Comment leur annoncer ? Lui ne dit toujours rien. Il a lâché l’accoudoir. Sa main gauche se pose sur celle de sa sœur. Le sourire a déserté ses lèvres, elle a les larmes au coin des yeux.

 

Depuis hier, nous n’y arrivions plus. Son état, déjà très précaire, s’était encore dégradé. Nous n’arrivions plus à oxygéner son sang. Ses poumons avaient été abimés par le virus, et par les pneumonies qui avaient suivi. La cicatrisation s’était mal faite, à cause de l’âge, du diabète, de l’état de choc, trop sévère pour cet organisme usé. Ses poumons devaient ressembler à un bloc de béton cellulaire. Deux grosses cicatrices remplies d’air vicié, incapables d’extraire l’oxygène indispensables à la survie. Bien sûr, on ne l’explique pas comme ça aux familles. J’ai coutume de dire que nous sommes un peu des artisans de la médecine, car nous travaillons beaucoup avec nos mains et nos machines. Mais la métaphore du béton cellulaire, comme ça, à blanc, ça risque de faire un peu raide. Différentes tournures existent, plus ou moins imagées. On s’adapte au public. A leur histoire, à leur culture, à leur éducation, à la barrière de la langue, parfois. On fait du sur mesure. Tous ne peuvent pas entendre le même discours. Tous ne veulent pas entendre le même discours. On a une caisse à outils relationnels, et on pioche dedans pour faire le mieux possible à chaque fois. C’est souvent triste, parfois même sordide. Nous ne sommes pas là pour édulcorer. Taire les mots qui fâchent ne rend pas la réalité moins dure. Votre mari ne sera pas « fatigué », il sera lourdement handicapé. A vie. Votre sœur ne sera pas « appareillée », elle aura une jambe de bois. Dans le meilleur des cas. Votre fils ne va pas « partir », « décéder » ni « s’envoler ». Il va mourir. C’est comme ça qu’on dit. Cela peut paraître brutal, cruel même, mais les gens ne comprennent pas, sinon. Ils entendent ce que vous leur dites, mais ce n’est pas réel, cela n’est pas vraiment en train d’arriver. Ils se protègent. C’est normal. A nous de trouver l’équilibre : respecter cette protection sans leur cacher la réalité de ce qui leur fonce dessus.

 

Silence. Les larmes inondent son visage. Son frère n’a toujours pas dit un mot. Ou plutôt, il n’en a dit que six. Sa sœur l’a vite rembarré. Elle avait raison. Ils auraient tout le temps de voir, après. Cela risque de ne pas être simple, avec les mesures de restriction de circulation. Je crois qu’il existe des sortes de concessions temporaires, en attendant que les corps rejoignent leur dernière demeure définitive. Je ne suis pas très compétente sur le sujet. Pour nous, la mort s’arrête à ce genre d’entretiens, et à un petit papier bleu qu’on colle comme du papier-timbre pour certifier le décès. Je ne me m’habituerai jamais au goût écœurant de la colle. Il paraît qu’on va bientôt passer à l’électronique.

 

Fin du silence, je reprends la main. Ils ont l’air d’être prêts pour y aller. Je leur rappelle les consignes à appliquer pour leur sécurité. Je m’efforce surtout de les préparer à ce qui les attend dans la chambre. Ils pourront lui parler, la toucher, prier, nous demander tout ce qui pourrait être nécessaire. On ne pourra peut-être pas tout trouver, mais on fera le maximum pour s’adapter à eux, c’est promis. Je crois que c’est important, de prendre le temps de faire correctement les choses. Pour moi, c’est l’entretien de quinze heures, après le café et avant d’aller faire l’écho du patient de la quatre. J’espère ne pas sortir trop tard ce soir, nous n’avons pas de nounou pour ce soir, et mon mari est de garde. Il faut que j’aille chercher les gosses à la crèche de l’hôpital. Pour eux, ce n’est pas « l’entretien de quinze heures ». Ce jour restera comme celui où ils ont perdu leur mère. Aujourd’hui se clôt un chapitre de leur vie. La dernière représentante d’une génération qui s’en va. Un morceau de leur enfance qu’on met dans une vitrine au verre un peu passé. Ils étaient les enfants, ils deviennent les prochains sur la liste, dans l’ordre naturel des choses. Cet homme et cette femme se souviendront longtemps de ma voix, de mon visage et de chacun de mes mots. Lors des états de « transe négative » comme on peut en voir, le cerveau humain est excessivement réceptif aux détails et aux signaux non-verbaux. Cela vaut bien de jeter les verres douteux et de ménager quelques silences. La crèche attendra. 

 



Ils sont habillés, masqués, gantés. Le moment est venu. Édouard quitte la pièce le premier. Il ouvre la marche funèbre, tandis que le frère et la sœur le suivent. Ils sont en larmes. Je ferme ce drôle de cortège, appuie sur l’interrupteur, verrouille la première porte. Dans l’aquarium, la lueur blanche d’un néon. Des poissons multicolores attendent le prochain entretien. Ce sont des killis d’Amiet.

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